LES ENJEUX INTERNES ET INTERNATIONAUX DU RÉFÉRENDUM D’AUTODÉTERMINATION AU KURDISTAN IRAKIEN

Constituant l’un des principaux groupes ethniques du Moyen-Orient, les Kurdes forment l’un des plus importants peuples sans État dans le monde. On dénombre en effet plus de 30 millions de Kurdes sur la planète, principalement répartis sur un territoire contigu entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie[1].

Grands oubliés de l’histoire, les Kurdes ont été parmi les grands perdants du démantèlement de l’Empire ottoman. De fait, les frontières actuelles du Moyen-Orient avaient été dessinées à la signature des Accords Sykes-Picot entre la France et le Royaume-Uni, durant la Première Guerre mondiale. Les deux puissances européennes s’étaient alors divisé secrètement les zones de contrôle et d’influence dans ce qui résulterait de l’effondrement de l’Empire ottoman. Les États indépendants qui naitraient quelques décennies plus tard sur la base de ces frontières artificielles résulteraient en la séparation du peuple kurde dans quatre différents pays, situation qui perdure à ce jour[2].

Bien que des différences marquées existent aujourd’hui entre les communautés kurdes de ces pays, elles entretiennent toutes un rêve commun depuis au moins un siècle : l’indépendance, certains envisageant même l’union de toutes les composantes du « Grand Kurdistan » dans un État souverain[3]. Or, aucun des États qu’habitent les Kurdes n’est ouvert à cette perspective, la situation étant néanmoins très différente entre les pays. En Turquie et en Iran, les Kurdes n’ont aucune forme d’autonomie et les chances que cela change dans un avenir rapproché sont quasi-inexistantes[4]. En Syrie, la guerre civile a eu entre autres conséquences de créer, au nord du pays, une région kurde autonome de facto (le Rojava), les Unités de protection du peuple [5] s’étant révélées un allié indispensable dans la lutte contre Daech, le soi-disant État Islamique).

C’est toutefois en Irak que les Kurdes bénéficient de la plus grande autonomie. En effet, après l’invasion de l’Irak par les forces américaines lors de la Guerre du Golfe, en 1991, les Kurdes étaient entrés en rébellion contre l’État irakien, fortement réprimés par le gouvernement central d’alors dirigé par Saddam Hussein. Les États-Unis d’Amérique avaient ensuite établi une zone d’exclusion aérienne au-dessus des régions kurdes et fourni de l’aide humanitaire, suite à quoi le gouvernement central avait perdu le contrôle de la région. Le Kurdistan irakien avait alors acquis une autonomie de facto. En 2003, après la deuxième invasion américaine de l’Irak et le renversement du régime de Saddam Hussein, la nouvelle constitution irakienne avait accordé un une autonomie de jure au Kurdistan[6].

Le 7 juin dernier, le président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) Massoud Barzani annonçait que se tiendrait un référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien le 25 septembre prochain[7]. Or, cette annonce arrive à un moment chaotique pour l’Irak et le GRK, alors que les troupes irakiennes et kurdes combattent côte à côte pour reprendre les derniers pans de territoire irakien que contrôle Daech. En 2014, le groupe armé s’était en effet emparé d’une vaste partie de l’Irak, incluant des zones sous contrôle du GRK. Depuis, le désordre est complet dans le pays et l’économie est complètement à plat. Dans ces circonstances, est-il réaliste d’imaginer un Kurdistan irakien indépendant dans un avenir proche? Les enjeux du référendum kurde sont nombreux, allant des dangers de conflit interne aux possibles réactions négatives des puissances régionales.

 

Les enjeux internes du référendum

L’un des obstacles les plus évidents à l’indépendance du Kurdistan irakien est évidemment l’opposition de Bagdad à cette idée. Le premier ministre irakien Haïder al-Abadi a effectivement déjà déclaré à plusieurs reprises que le référendum était inconstitutionnel et que l’État n’en reconnaîtrait pas les résultats[8]. Néanmoins, un dialogue est engagé entre Erbil (capitale du Kurdistan irakien) et Bagdad et les échanges demeurent pour l’instant cordiaux, l’État central espérant au moins pouvoir reporter le référendum à une date ultérieure.

Outre l’opposition pure et simple de Bagdad à l’indépendance, d’autres points de divergence subsistent entre les deux gouvernements. Premièrement, plusieurs voient les Kurdes comme « la colle qui garde le pays ensemble », en raison des tensions confessionnelles entre les deux autres plus importantes communautés, les populations arabes sunnites et chiites[9]. Deuxièmement, les frontières d’un Kurdistan indépendant font l’objet d’âpres débats.

En effet, le GRK contrôle en ce moment un territoire beaucoup plus vaste que celui qui lui est reconnu par la constitution irakienne. Cela s’explique par le fait que suite à la déroute de l’armée irakienne face à Daech en 2014, les peshmergas (soldats kurdes, littéralement « ceux qui font face à la mort ») avaient rapidement repris beaucoup de territoires au groupe djihadiste, dont la ville de Kirkouk et ses environs.

Or, cette ville est d’une importance capitale car sa région est très riche en pétrole, et elle a une importance symbolique importante pour les Kurdes, qui en réclament le contrôle depuis plusieurs années[10]. Historiquement très multiethnique et multiculturelle, Kirkouk compte des populations arabophones, kurdophones et turcophones. Elle comptait autrefois une proportion beaucoup plus importante de Kurdes, jusqu’à ce que Saddam Hussein mette en oeuvre une politique d’ « arabisation » de la région dans les années 1970 et déplace des centaines de milliers de Kurdes. Ce n’était que le début des souffrances des Kurdes aux mains du régime irakien, puisqu’ils allaient subir, en 1988, un génocide qui tuerait entre 50 000 et 180 000 personnes, notamment victimes d’armes chimiques[11]. Ce génocide étant encore frais à la mémoire des Kurdes, il n’est pas surprenant que les Kurdes accordent aujourd’hui une telle importance à Kirkouk.

Un autre enjeu interne majeur au Kurdistan est celui des divisions internes. Depuis plusieurs décennies, la vie politique de la région est dominée par deux familles : les Barzani et les Talabani. La première famille domine le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), fondé par Moustapha Barzani (père de l’actuel président) en 1946, tandis que la deuxième domine l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), fondée par Jalal Talabani en 1975 (ce dernier en étant toujours le chef)[12]. Entre 1994 et 1998, les milices armées des deux partis se sont même livré une guerre civile qui a fait plus de 2000 morts et qui s’est terminée par l’Accord de paix de Washington, résultant d’une médiation et de la promesse des États-Unis d’Amérique de dissuader Saddam Hussein d’attaquer encore une fois les Kurdes[13].

En 2005, les deux partis ont accepté de former un gouvernement d’unité, ce qui a rendu la région du Kurdistan beaucoup plus stable et paisible que le reste de l’Irak. Or en 2015, le mandat présidentiel de Massoud Barzani est techniquement arrivé à échéance, mais ce dernier demeure toujours au pouvoir à ce jour. Il n’y avait en effet pas eu à ce moment d’entente entre les principaux partis quant à l’extension possible du mandat du président et la tenue d’élections[14]. Depuis, le président s’est attiré son lot de critiques l’accusant de s’accrocher au pouvoir à tout prix. Néanmoins, les deux principaux partis s’entendent sur la tenue du référendum, malgré l’opposition du Gorran (troisième parti de la région, « changement » en kurde) qui souhaite qu’une législation plus claire encadre le référendum[15]. En principe, les trois partis sont indépendantistes, et la souveraineté bénéficie d’un large support populaire. Le danger de conflit entre Kurdes ne réside donc pas dans l’idée même d’indépendance, mais plutôt dans la forme que prendrait un éventuel État kurde.

Par ailleurs, plusieurs minorités résident sur le territoire kurde. Chez ces dernières, l’idée de faire partie d’un Kurdistan indépendant est beaucoup moins consensuelle, leur objectif principal demeurant d’avoir des droits garantis et une protection par l’État irakien. Même s’ils sont aussi menacés dans l’État irakien, rien pour l’instant ne leur permet de croire que leur situation serait plus enviable dans un Kurdistan indépendant. Outre les arabophones chiites et sunnites, les minorités qui composent le Kurdistan incluent les turcophones ainsi que des chrétiens de différentes dénominations, concentrés dans la région des plaines de Ninive.

Compliquant d’autant plus la situation, cette région ne fait pas partie de la région autonome selon la constitution irakienne, mais elle a été libérée de l’emprise de Daech par les peshmergas, et le Gouvernement régional du Kurdistan en garde le contrôle[16]. Les Yézidis[17], victimes d’un génocide aux mains des djihadistes de Daech, sont également nombreux dans cette région. La situation est tendue entre ce peuple et les autorités kurdes, car certains accusent les peshmergas d’avoir abandonné les Yézidis aux mains des djihadistes en battant  en retraite avant les massacres commis par le groupe extrémiste[18]. Le 22 août dernier, le président Barzani a néanmoins affirmé devant une assemblée de représentants des minorités qu’un Kurdistan indépendant ferait une place à tous les peuples qui le composeraient, promettant de les inclure lors de l’élaboration de la constitution. Il s’est également déclaré ouvert à revoir le drapeau kurde et l’hymne national, afin d’y faire de la place aux autres communautés[19].

 

Les enjeux internationaux du référendum

En plus d’un climat interne hautement volatil, les autorités kurdes doivent composer avec des pressions externes importantes. À l’échelle régionale, plusieurs puissances voisines s’opposent catégoriquement à l’indépendance du Kurdistan irakien. Au premier chef, l’Iran, la Syrie et la Turquie, qui comptent tous des populations kurdes importantes, craignent un effet « boule de neige » qui alimenterait les velléités indépendantistes de leurs propres populations kurdes[20]. Étrangement, la Turquie entretient toutefois de bonnes relations avec Massoud Barzani et le Kurdistan irakien. Depuis plusieurs années, elle constitue en effet le principal marché d’exportation du pétrole kurde.

Il demeure que la question kurde est une obsession de la Turquie, où fait rage depuis plusieurs décennies un conflit armé interne avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), groupe considéré comme terroriste par plusieurs pays. Même si le Ade Barzani n’a aucun lien avec le PKK, il demeure peu probable que la Turquie ne reconnaisse une éventuelle indépendance kurde dans un avenir proche. Le Kurdistan irakien étant enclavé et dépendant économiquement de la Turquie, il se doit pourtant de maintenir des bonnes relations avec ce pays. À cet effet, la Turquie a été le point central de l’offensive diplomatique d’Erbil visant à obtenir l’acceptation internationale du référendum. La démarche a obtenu un succès modéré, le ministre des Affaires étrangères turc Mevlüt Çavuşoğlu ayant affirmé le 23 août dernier que la Turquie n’imposerait pas de blocus au Kurdistan irakien au lendemain du référendum, réitérant toutefois qu’Ankara s’opposait toujours à un Kurdistan indépendant[21].

À l’échelle globale, aucun pays n’a affirmé de soutien explicite à l’indépendance du Kurdistan irakien. Vu l’importance militaire et politique des États-Unis d’Amérique en Irak, leur soutien apparaît crucial à la viabilité d’un Kurdistan indépendant. Pourtant, l’administration américaine milite auprès des autorités kurdes pour qu’elles reportent le référendum d’autodétermination, argüant que le moment est mal choisi, en raison de la lutte contre Daech et de l’instabilité régionale[22]. Il n’est pas impossible que le report soit l’option choisie par Erbil, un officiel kurde ayant affirmé à Reuters que cela serait possible en échange de concessions par Bagdad[23].

D’un autre côté, certains experts croient qu’il est possible que certains pays du golfe persique comme l’Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis apportent leur soutien à la tenue du référendum en raison de leur opposition à l’Iran[24]. En outre, malgré le fait qu’Israël n’ait pas officiellement pris position sur la question, un certain soutien à un Kurdistan irakien indépendant existe dans la classe politique. En effet, un tel État causerait des problèmes aux rivaux régionaux d’Israël, soit l’Iran, la Syrie et la Turquie. Toutefois, la politique moyen-orientale de Tel-Aviv est normalement concertée avec Washington; il est donc peu probable qu’Israël ne s’engage sur cette avenue sans l’accord des États-Unis d’Amérique[25].

***

Malgré un dialogue actif avec Bagdad, les points de tension entre Erbil et cette dernière demeurent nombreux et la forme que prendrait un Kurdistan indépendant est incertaine. Par ailleurs, les Kurdes irakiens se sont attiré beaucoup de sympathie de la communauté internationale en raison de la grande efficacité des peshmergas à combattre Daech. Leur importance militaire cruciale dans la région n’a toutefois pas été suffisante pour obtenir d’appui international à la tenue de référendum, les risques géopolitiques régionaux étant trop importants pour que les grandes puissances ne s’engagent sur cette voie. Il n’est pas impossible qu’un Kurdistan irakien indépendant naisse dans les prochaines années, mais dans l’état actuel des choses, il s’agirait vraisemblablement d’un État hautement instable.

Philippe Evoy

25 août 2017

 

RÉFÉRENCES

 

[1] Pour voir une carte interactive des territoires habités par les Kurdes, consulter le dossier suivant : Non signé. (2015). « The time of the Kurds », Council on foreign relations, <https://www.cfr.org/interactives/time-kurds#!/time-kurds#overview>, consulté le 22 août 2017.

[2] Hiltermann, J. (2016). « The Kurds: A Divided Future? », International Crisis Group, <https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/gulf-and-arabian-peninsula/iraq/kurds-divided-future>, consulté le 22 août 2017.

[3] Ibid.

[4] Council on foreign relations, op.cit.      

[5] Les YPG (Yekîneyên Parastina Gel en langue kurde) constituent la branche armée du Parti de l’union démocratique, parti politique kurde syrien. Considéré comme un groupe terroriste par la Turquie, il est toutefois soutenu par les États-Unis d’Amérique dans sa lutte contre Daech :

Hiltermann, ibid.

[6] Council on foreign relations, op.cit.

[7] Sulaiman, K. (2017). « Le Kurdistan irakien devant un référendum incertain », Le Devoir, <http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/504832/le-kurdistan-irakien-devant-un-referendum-incertain>, consulté le 22 août 2017.

[8] Non signé. (2017). « Kurdistan to resume referendum talks with Iraq’s ruling Shiite Alliance in Erbil », Rudaw, <http://www.rudaw.net/english/kurdistan/210820171>, consulté le 23 août 2017.

[9] Council on foreign relations, op.cit.

[10] Sido, K. (2017). « Kurds of Iraq want to vote for their independence », NRT, <http://www.nrttv.com/En/birura-details.aspx?Jimare=7086>, consulté le 23 août 2017.

[11] Council on Foreign Relations, op.cit.

[12] Ibid.

[13] Makovsky, A. (1998). « Kurdish Agreement Signals New U.S. Commitment », The Washington Institute for Near East Policy, <http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/kurdish-agreement-signals-new-u.s.-commitment>, consulté le 25 août 2017.

[14] Sido, K., op. cit.

[15] Sallon, H. (2017). « Au Kurdistan irakien, un référendum d’autodétermination à haut risque », Le Monde, <http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/06/14/au-kurdistan-irakien-un-referendum-d-autodetermination-a-haut-risque_5144237_3232.html?xtmc=independance_kurde&xtcr=9>, consulté le 22 août 2017.

[16] Sido, K., op. cit.

[17] Les Yézidis sont un peuple kurdophone habitant principalement la région de Sinjar, dans le Nord-Ouest de l’Irak. Ils pratiquent une religion monothéiste vieille de plusieurs millénaires, le yézidisme. Ils ont depuis très longtemps été persécutés par les communautés environnantes, qui perçoivent souvent mal leur religion. Gillig, S. (2014). « Qui sont les yézidis, cible des djihadistes en Irak ? », Le Monde, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/12/la-communaute-kurdophone-yezidie-cible-des-djihadistes-de-l-etat-islamique_4470471_3218.html#U2XTdwcuJ0m4v2uU.99, consulté le 28 août 2017.

[18] Sido, K., op. cit.

[19] Non signé. (2017). « Independent Kurdistan will be built on partnership, Barzani tells minorities », Rudaw, <http://www.rudaw.net/english/kurdistan/220820173>, consulté le 25 août 2017.

[20] Sallon, H., op. cit.

[21] Non signé. (2017). « Turkey won’t close border after Kurdistan referendum: FM », Rudaw, <http://www.rudaw.net/english/kurdistan/230820175>, consulté le 25 août 2017.

[22] Équipe éditoriale. (2017). « Kurds’ Risky Dream of Independence », The New York Times, <https://www.nytimes.com/2017/08/22/opinion/kurds-independence-iraq.html>, consulté le 22 août 2017.

[23] Ibid.

[24] Sallon, H., op. cit.

[25] Pfeffer, A. (2017). « Kurdistan Independence: One Day in September Could Wreak Havoc in the Middle East », Haaretz, <http://www.haaretz.com/middle-east-news/1.808730>, consulté le 25 août 2017.

INFORMATION

Pour la période estivale, l’IRAI a le privilège d’accueillir au sein de son équipe un stagiaire : Philippe Evoy. Dans le cadre de son stage, ce dernier est appelé à produire de courtes notes de réflexion sur des référendums d’autodétermination de peuples en vue en 2017 et 2018. Bonne lecture !